La Puce, Freddy et Patrice

02/03/2018

Les uns venaient du Petit-Bourg, d'autres d'Ardelay et d'autres encore de "la ville". Fils de paysan, tu hérites. Fils de charcutier, tu hésites. Fils de prof, tu médites. Notre équipe était une photographie approximative de la sociologie assez figée d'une bourgade laborieuse du bocage vendéen. Une relation inexprimable, ineffable, un lien presque fraternel nous unissaient, qui s'effacent et se recréent au fil des ans, au gré des rencontres, des coups du pute du destin. Une photo jaunie, une photo jolie, un morceau de vie, parfois bousculé par la mort. Le foot n'est rien, sans une envie, un partage. On le comprend des années plus tard. Quand on vient s'accouder, au hasard d'une route, devant un match de minimes, à Lausanne, Pouzauges ou Happy Valley.

On s'est retrouvé une première fois pour un match anniversaire de la fondation de l'ESH...Ils n'étaient pas tous là, certains, je ne les ai même pas reconnus. Et j'ai ensuite ressorti cette photo. Elle doit dater d'un samedi soir de janvier ou février, match de championnat régional à Massabielle. Delavaud, le gardien, le frère de la jolie Dominique, pour qui j'en pinçais un peu. A sa gauche, Patrick Olivier, libéro. Mon pote, on formait un trio avec lui et Anthony. Il est policier, a longtemps été le garde du corps de Bernard Tapie. Et maintenant il dirige un club de foot en région parisienne. Puis Marcel Duret, Christian Daviaud, incroyable comme la mémoire me revient. Thierry Fumoleau, capitaine. Patrice Vinet, premier accroupi en partant de la gauche, toujours les chaussettes baissées, je ne l'ai jamais vu avec de protège tibia. Ludovic Brillouet, talent pur, fêtard et trop insouciant. Eric Talbot, le fils de Gégène, le préposé aux licences, dirigeant dévoué et qui ne comptait jamais son temps, ses heures et les kilomètres qu'il parcourait pour nous emmener jouer aux quatre coins du département et de toute la région. Puis votre serviteur, avec des chaussures Adidas que je vénérais. Et en survêt, Jean-Christophe Enfrein. Rapide tour sur Linkedin pour vérifier l'orthographe de son nom, si c'est bien lui il est "gérant" dans la région d'Angers. Les deux dont j'ai oublié le nom me pardonneront...c'était en 1984, il y a plus de 30 ans...

De la nostalgie ? Aucune. Ces années de foot, à l'adolescence, étaient un passage, une passerelle entre des vies et des envies.

Nous rêvions d'ailleurs, de voyages, de découvertes. Nous voulions quitter ce que Yann appelait "les Herbouses". La Vendée, c'était le passé, la messe du samedi soir au Petit-Bourg où je retrouvais Stéphane Loizeau, les week-end pluvieux de novembre ou février, qui n'en finissaient pas, entre les visites à Saint-Maurice, chez Papie et Mamie, à la ferme de Tonton Jacques qui quittait le pansage pour aller boire un énième verre d'Oberlin à la cave, les détours par Mouilleron-en-Pareds et la Sauvagère et le retour à la nuit tombante, par les petites routes du bocage...Cheffois, Pouzauges, Saint-Michel-Mont-Mercure. Pas de rocades, on traversait tous les bourgs ou les bourgades, on se traînait dans la 304 Peugeot, derrière un  tracteur ou une machine à ensilage. On rentrait "à la ville", soulagés de retrouver nos habitudes, notre maison basse et froide, notre quartier des Baticop, nos tournois de foot interminables, entre la R16 du père Guicheteau, le portail en fer des Pasquier et les pots de fleurs massacrés de madame Gobin.

Le samedi, je cirais mes Adidas et je revissais les crampons. Dans le salon, après "Les Mystères de l'Ouest" et "Chapeau et bottes de cuir", on éteignait la télé, mon père écoutait 'Ma môme" et "Oural Ouralou" de Jean Ferrat et sifflait des whiskies avec son ami René Legras, le prof de latin. Et j'attendais avec impatience le match du dimanche.

Une place goudronnée, entourée de maisons toutes identiques. Un lotissement des années 60, les Baticop. Des maisons basses, avec un bout de pelouse devant pour la balançoire et un autre bout de jardin derrière pour le potager. Les maisons étaient protégées par des buissons de troène, des grilles en fer, peintes en vert ou marron. L'allée qui menait au garage était goudronnée, ou pavée. Certains buissons étaient assez hauts, d'autres ne faisaient pas plus d'1 m. ou 1,20 m. Ceux-là n'étaient pas intéressants pour jouer au foot, ils laissaient passer les ballons. Devant chez nous le buisson courait sur toute la largeur du terrain. Tous les 3 mètres, un poteau de béton soutenait le grillage qui disparaissait sous les branches de troène. Notre buisson était donc un but idéal, dont les piliers en béton délimitaient les deux poteaux et le sommet représentait la barre transversale. Seul souci, le bord du trottoir qui donnait parfois une drôle de trajectoire ascendante du ballon, vers les vitres de ma chambre ou même le toit de la maison.

Au retour de l'école ou dès qu'un moment libre se présentait, je courais retrouver mon voisin Franck et on se tirait des penalties. Blond, il portait les chevaux longs dans le cou avec une frange sur le front et ressemblait à son idole, John Cruyff. Le Bayern de Munich (qu'on prononçait 'Dominique") était son club favori. Moi, j'étais brun comme Osvaldo Piazza, de Saint-Etienne et ma mère avait accepté que je me laisse pousse les cheveux comme lui. Avec Franck, on s'échangeait nos figurines Panini du Mondial 1978 en Argentine. Les jours de pluie, on jouait à Richesses du monde ou comptait et recomptait nos figurines Panini en double.

Dans le quartier où je suis retournée des années plus tard rêgne encore une atmosphère d'après midi laborieuse. La lumière est laiteuse, la ciel souvent moutonneux en fin de soirée. Il aura suffi d'une petite averse orageuse pour pour qu'une odeur de poussière flotte dans l'air, mêlée d'un parfum de mures et de haricots verts en train de cuire. Des petites flaques se seront formées pour laisser les enfants jouer avec le petit voilier en plastique reçu en cadeau à la fin des vacances. Juste derrière la maison, la sirène de la menuiserie industrielle retentira, rassurant les enfants au retour de l'école. Une mère arrivera pour récupérer ses enfants que la nourrice a gardés. Les enfants seront allés se promener en poussette, au jardin public ou au terrain de foot du Petit-Bourg. Ils auront vu les cygnes blancs, auront joué dans le bas à sable avec les autres enfants des autres nourrices. Ils seront rentrés vers 4 heures, auront été lavés, changés, on leur aura donné un bol de chocolat Poulain et ils auront trempé leur tartine grillée. Et maman arrivera, laissera tourner le moteur de sa voiture car elle pressée et doit encore aller faire les courses "à Unico ou Suma".

Dans quelques minutes, comme chaque jour, arrivera le mari de la nourrice, ouvrier dans la chaussure. Il descendra de son vélo, se mettra debout sur la pédale, freinera doucement et finira à quelques centimètres de la grille verte. Ouvrira la porte du garage, disparaîtra quelques minutes avant de réapparaître dans son jardin, en bleu de travail, et ses bottes noires en caoutchouc au pied.

Il croisera son fils Jean-Marie, milieu de terrain honnête, qui partira à l'entraînement.